La résidence en milieu universitaire : retour sur dix ans de création à l'Université de Haute-Alsace

Croiser le champ de l’art et de la recherche : depuis dix ans, l’Université de Haute-Alsace (UHA) fait de cette mission un élément-clé de son identité à travers un programme de résidence organisé en collaboration avec la Kunsthalle Mulhouse, centre d’art contemporain avec lequel elle partage le campus de La Fonderie. Terminée en 2007, cette extension de l’UHA, bâtie au sein d’un ancien espace industriel, accueille depuis sa création la Faculté de Sciences économiques, Sociales et Juridiques, et c’est au sein de ses différentes composantes que les artistes invités dans le cadre des résidences sont appelés à travailler.

Depuis sa création, l’un des objectifs principaux de cette résidence est le partage de connaissances. Les artistes travaillent au sein des laboratoires, qui mettent à disposition leurs compétences ainsi que leurs réseaux de partenaires. En 2010, dans le cadre de sa résidence à la Kunsthalle Mulhouse, l’artiste Juliana Borinski travaille avec l’Institut des Matériaux de Mulhouse (fusion de plusieurs laboratoires du CNRS et où travaillent quelques 160 chimistes, physiciens, cristallographes et biologistes), avec lequel elle développe le projet Dans l’âme du film.


Grâce aux compétences du laboratoire de recherche et à l’aide des machineries qu’il met à disposition, l’artiste brésilienne et allemande développe un projet axé autour de l’observation et de l’interprétation de pellicules et de fines couches. Grâce aux microscopes à laser, à rayon X et à résonance magnétique auxquels elle a accès, l’artiste peut ainsi « pénétrer » la matière, en observant la structure interne de son matériau de prédilection — la pellicule photographique — mais également celle d’autres matériaux extrêmement fins tels que les bulles de savon. En ce sens, la rencontre entre l’artiste et ce laboratoire, spécialisé dans le domaine des matériaux fonctionnels, des surfaces et des interfaces et des matériaux poreux, entraîne une véritable « extension » du domaine de la recherche artistique.


De même, en 2014, la collaboration entre Laure Ledoux et la filière textile et fibres de l’École Nationale Supérieure d’Ingénieurs Sud Alsace (ENSISA) représente l’occasion pour la photographe d’expérimenter pour la première fois avec la création d’une matière textile. Durant les deux mois de résidence, elle conçoit avec les étudiants et le personnel enseignant de l’ENSISA une série de tissus et de vêtements plissés qui ont pour singularité d’être créés par des nouvelles technologies issues du textile avec un procédé inventé en Alsace. En partant de cette expérience, Laure Ledoux développe la série Korê, dans laquelle elle continue son travail sur le portrait, sur les matières tactiles et sur la notion de « plan haptique » en photographie. Tout comme dans le projet de Juliana Borinski, les connaissances apportées par les étudiants et les enseignants de l’UHA entraînent un basculement des modalités de travail traditionnelles de l’artiste, lui permettant en même temps d’explorer de façon inédite des thématiques propres à sa recherche artistique.


1. Juliana Borinski, Dans l'âme du film, 2010 série de 12 images, Tirage jet d'encre noir et blanc sur papier mat, caisson plexiglass. Courtesy de l'artiste et de la galerie Jérôme Poggi.


Dans le cadre de ce travail collaboratif la confrontation entre les deux démarches — scientifique et artistique — bénéficie également aux chercheurs et aux structures d’accueil. Lors de sa résidence, l’artiste Juliana Borinski a également travaillé sur une série d’images d’archives à l'intérêt scientifique désuet, à partir desquelles elle a créé des films dans le style du « found footage », les réinterprétant sous un angle artistique. Tant pour l’artiste que pour les membres du laboratoire, la résidence fut ainsi l’occasion de « regarder autrement » des ressources, des images ou des matériaux auxquels ils sont confrontés quotidiennement.


« Territoire de l’autre », la thématique choisie par l’UHA pour sa résidence inaugurale, évoque précisément le désir de l’Université de faire du campus un lieu d’expérimentation artistique par le biais de croisements interdisciplinaires inédits et par le rapprochement de deux sphères de recherche traditionnellement éloignées, et parfois même en concurrence en matière de production de discours sur l’existence, sur l’humain et sur la société. Le but de la résidence semble être d’emblée la création de conditions favorables à ce type d’échange plutôt que la livraison d’oeuvres « finies », comme l’indique sa durée, établie à deux mois, et l’absence d’obligations concernant la restitution d’un projet abouti à son issue. Il s’agit plutôt d’élargir le champ de la recherche par le biais de l’art ainsi que de favoriser la sensibilisation à l’art contemporain auprès d’étudiants inscrits dans des filières non-artistiques.


2. Laure Ledoux, Porcelaine 1, 2014, série « Korê ». Courtesy l'artiste.


Comme l’explique Laurent Vonna, la création d’un lien entre les artistes, le personnel et les étudiants de l’UHA représente également l’une des ambitions principales de ce programme de résidence, ainsi que l’un des critères de choix des projets candidats. En effet, les dossiers des artistes sont étudiés par le Service Universitaire d’Action Culturelle, la Kunsthalle, les représentants des laboratoires ainsi que par la DRAC en fonction de leur cohérence avec le laboratoire d’accueil, mais également en fonction du rayonnement du projet à travers le campus et la ville de Mulhouse. En ce sens, l’intégration du public universitaire et du lieu de création reste peut-être la plus importante des prérogatives de l’UHA vis-à-vis des artistes sélectionnés. En 2014, l’artiste Georgia Kotretsos travaille avec l’équipe d’étudiants de Radio Campus Mulhouse au projet R22 Radio. Cette chaîne radiophonique, conçue comme un espace de partage, de dialogue et d’échanges, propose des interventions autour des thématiques abordées dans l’exposition Sous nos yeux, organisée en 2013 à la Kunsthalle. Pour l’artiste Jan Kopp, la restitution de la résidence, axée entièrement sur la recherche autour des questions de l’immigration et de la mémoire sociale, se fait par de rencontres organisées au sein de la faculté avec le public universitaire et de promenades à travers la ville de Mulhouse visant à « explorer », de façon plus littérale, son histoire.


Mais au-delà des interventions plus éphémères, ce programme vise également à la production de projets s’insérant dans une plus longue durée. En 2012, l’artiste Clemens Helmke (du duo de designers Monobloque) avait élaboré une proposition à partir d’une étude des locaux de la Faculté des Sciences et Techniques de l’UHA. Suite à une période d’observation de deux mois, l’artiste conçoit un projet investissant l’une des cours intérieures du bâtiment, dans laquelle trônent trois séquoias. Titrée Herbier & Nuancier, la proposition de Clemens Helmke vise à repenser cet espace en plein air à travers la création de deux supports (une chaise haute et un nichoir pour les mésanges) permettant aux étudiants et au personnel de la faculté d’observer les espèces d’oiseaux nichés dans ces arbres.


La création de ces supports permet ainsi de transformer ce lieu de passage en un espace de partage et de contemplation. Il s’agit ici d’un geste artistique qui prend une ampleur d’autant plus importante qu’il s’insère au sein d’une faculté dédiée aux sciences dures. Dans ce lieu, l’observation, étape préalable et fondamentale à toute recherche, est toujours finalisée à l’élaboration d’hypothèses visant à obtenir des résultats exacts. Avec Herbier & Nuancier, l’artiste propose ainsi d’ouvrir la voie à d’autres types d’observation, de donner accès à d’autres points de vue, de laisser la contemplation de la nature prendre le pas sur son examen. En ce sens, la collaboration entre l’artiste et la faculté mène à une véritable confrontation entre des façons différentes de concevoir la recherche, tout en répondant à l’un des objectifs principaux de la résidence d’artistes en milieu universitaire, à savoir l’appropriation par les étudiants et la communauté universitaire des projets sélectionnés.



3. Vue de l'exposition « Se suspendre aux lendemains », Kunsthalle Mulhouse, 2019. Aline Veillat, Stamp your Print et Impression d'interdépendances, 2019. Courtesy La Kunsthalle, photo : Sébastien Bozon.


En 2017, Aline Veillat est la première artiste à être invitée pour une résidence s’étendant sur une durée plus importante (2 ans). Dans le cadre du projet Main dans la main, les pieds dans l’eau, l’artiste travaille avec le Centre de Recherche sur les Économies, les Sociétés, les Arts et les Techniques (CRESAT) sur la culture et la mémoire du risque d’inondation en Alsace. Il s’agit ici d’une résidence dont les enjeux dépassent largement la dimension du campus. S’associant à des géographes, psychologues et sociologues, Aline Veillat travaille à partir de l’étude des cours d’eau du territoire Alsacien et du massif des Vosges. À cette phase succède ensuite une approche proprement plastique aux questions soulevées. Pour l’artiste, la confrontation des démarches scientifique et artistique se fait selon une méthodologie strictement anti-hiérarchique : il s’agit de croiser les savoirs et de mobiliser leurs multiples « imaginaires » afin d’élaborer une proposition visuelle capable de les traduire. Dans l’exposition de restitution de résidence, titrée Suspendre aux lendemains, (Kunsthalle Mulhouse, 2019-2020), Aline Caillet présente trois oeuvres qui prennent comme point de départ l’histoire et la géographie du Rhin afin d’élaborer une docu-fiction s’attaquant à des enjeux tels que les questions environnementales à l’ère de l’Anthropocène ou la relation entre des acteurs humains et non-humains dans le façonnement de nos écosystèmes.


Prenant le parti de croiser l’art et les sciences — et plus spécifiquement les sciences dites « dures », — la résidence de l’UHA - Kunsthalle propose depuis sa création des rapprochements disciplinaires inattendus, menant à l’hybridation des savoirs et à repenser des méthodologies de recherche. À la liberté de travail caractéristique de la recherche artistique s’ajoutent ainsi les modalités de recherche des laboratoires, plus conventionnelles, qui servent à encadrer les propositions formulées par les artistes. En même temps, les connaissances apportées par les centres de recherche permettent à ces derniers de reconsidérer leur modus operandi habituel, d’élargir leur terrain d’investigation et d’élaborer des propositions qui en dépassent souvent la portée. Profondément inscrits dans le contexte du campus de la Fonderie, les projets conçus dans le cadre de ces résidences favorisent la sensibilisation artistique du public universitaire, mais contribuent également dynamiser la création artistique, en ouvrant la voie à des collaborations souvent inédites.


Virna Gvero

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