Le réseau Université de la Pluralité : arts, imaginaires et éducation


Dans son opus magnum Le Principe Espérance, (1954-1959) le philosophe allemand Ernst Bloch retrace les différentes expressions de la pensée utopique à travers les principaux domaines discursifs de la société humaine, et en particulier, ceux dont la rhétorique est orientée vers le futur : des mythes aux divertissements de masse, des pratiques ludiques à la médecine, de l’architecture à l’éros en passant par la technologie, l’iconologie et l’inconscient. Créé en 2018 par Daniel Kaplan, également co-fondateur en 2000 de la Fondation internet nouvelle génération, le réseau l’Université de la Pluralité met à l’honneur précisément cette interdisciplinarité dans la poursuite de son but épistémologique : élargir le champ des futurs pensables par la mobilisation des imaginaires.


Collectif SPACE, performance Digest the Future, Avans Hogeschool, Bréda, Pays-Bas, octobre 2019


Derrière le projet de cette association qui prend la forme d’un réseau international constitué d’artistes, activistes, intellectuels, designers et penseurs au sens large, se cache une ambition bien concrète. Le mot “imaginaires” indique à la fois une forme discursive et une méthodologie de recherche visant à élaborer des réponses aux grandes transformations auxquelles nous faisons face aujourd’hui, notamment celles technoscientifiques et écologique. L’hypothèse de départ est que nous manquons de cadres de référence adaptés pour traiter de ces bouleversements : par conséquent, la définition d’un champ d’action sur l’avenir doit passer par le recours à des imaginaires pluriels.


Comme l’indique son nom, l’ambition de l’Université de la Pluralité est donc de créer un réseau qui se veut pluriel et diversifié, centré sur une vision véritablement globale des enjeux en cause, et qui soit, en même temps, un espace immatériel d’apprentissage. Cette démarche pédagogique, décentralisée et délibérément anti-autoritaire, se concrétise à travers la mise en place d’initiatives diverses : le festival “Many Tomorrows Festival”, une plateforme de ressources numérique et open-source, des entretiens, des conférences, des workshops... Dans le futur prochain, l’Université de la Pluralité vise également à intégrer des milieux universitaires. Le projet U+ Lab — toujours en cours de développement — verra l’association travailler en collaboration avec l’École de Management de Lyon dans le cadre du cours “Disrupted Futures”, conçu comme un “laboratoire vivant”, participatif et expérimental, visant à développer les capacités prospectives des étudiants.


Par sa capacité à mobiliser les imaginaires en créant des transpositions symboliques de l’expérience directe, l’art joue un rôle primordial dans la formulation et dans l’actualisation de ces utopies créatives. C’est pourquoi le réseau de l’Université de la Pluralité est constitué en grande partie par des artistes dont les démarches reflètent ce désir utopique qui anime la réflexion sur l’avenir. L’oeuvre d’Ali Eslami, artiste Irano-Britannique spécialisé dans la VR et membre de l’Université de la Pluralité, se distingue précisément par cette dimension spéculative. Dans son travail, la création d’environnement virtuels ne vise pas à une augmentation de l’expérience actuelle, mais s’inscrit dans une démarche prospective dont le but est d’imaginer des mondes possibles tout en les construisant.


Le travail de l’écrivaine, scénariste et professeure Petra Ardai, également fondatrice de SPACE, un collectif d’artistes basé à Budapest et à Amsterdam, porte sur la création de narrations théâtrales collaboratives et immersives. Ces réalisations, qui trouvent leur inspiration dans le théâtre documentaire, en changent cependant le format. Il s’agit ici de performances axés sur l’anticipation, et non pas tournées vers le présent ou le passé : l’objectif est d’inciter les participants à abandonner les schémas de pensée habituels et emprunter des nouvelles voies de problem-solving face à des questions sociétales urgentes, telles que celles liées au droit d’asile, aux réfugiés, à la montée des populismes ou encore à l’état de l’Union Européenne.


D’autres membres tels que les artistes Sheba Chhachhi, Andrew S. Yang, la dramaturge et chorégraphe Rocio Berenguer, l’architecte Sénamé Koffi Agbodjinou, la réalisatrice Anab Jain, les écrivains Ayodele Arigbabu et Ivor W. Hartmann, le compositeur Ash Koosha animent ce réseau, attestant du potentiel de la représentation esthétique à contrer l’hégémonie des visions purement technocratiques du futur et à résister aux discours qu’elles engendrent. Si la question de la futurologie intéresse les artistes contemporains plus que jamais dans l’âge post-internet, l’objectif de l’Université de la Pluralité est de sortir ces enjeux des murs des institutions — artistiques, éducatives, intellectuelles — et de les aborder à partir de perspectives multiples, et notamment extra-européennes.


S’inspirant de la pédagogie collaborative, qui met à l’honneur l’art au sens large en tant que moyen d’appréhension d’un monde en métamorphose, est de propulser un changement de paradigme. Son fondateur Daniel Kaplan en est convaincu : la création de nouveaux récits et imaginaires, s’ajoutant aux perspectives existantes, représentera un matériau brut au service des décideurs de demain, ouvrant la voie à autant de nouveaux scénarios d’action.



Virna Gvero

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