The Silent University : une plateforme d’éducation solidaire destinée aux personnes déplacées

Initiée en 2012 par l’artiste Ahmet Ögüt, The Silent University est une plateforme éducative solidaire animée par des académiciens, des chercheurs et des professeurs dont les différents statuts de résidence — demandeurs d’asile, réfugiés, migrants — entravent l’exercice de leur profession. Conçue par et s’adressant à un public constitué par des personnes déplacées, The Silent University se situe en dehors de tout système éducatif traditionnel et en dehors des restrictions de nature politique, judiciaire ou bureaucratique auxquelles ses participants, tant professeurs que étudiants, font face lors de leur installation dans un pays étranger.


Tant par sa structure que par son fonctionnement, The Silent University propose un modèle éducatif inédit. Son curriculum est établi en fonction des compétences et des spécialités de chacun de ses membres, elle prend la forme d’un réseau immatériel et itinérant, qui s’est installé au fil des années dans plusieurs villes européennes et moyen-orientales, et, peut-être plus important encore, elle vise à repenser les concepts mêmes de l’éducation et de la transmission de connaissance, conçus non pas comme des services, mais comme des droits fondamentaux et des activités profondément liés à l’affirmation identitaire.


Protéiforme, the Silent University mène une réflexion sur le concept de “silence”, à partir du “silencement” auquel sont soumis ses membres en raison d’appareils bureaucratiques et administratifs leur niant l’accès aux professions auxquelles ils se sont formés dans leurs pays d’origine. À partir de la notion de “silence” en tant que violence infligée aux populations concernées par ce projet, le travail de The Silent University vise à faire du silence un moyen de “protestation poétique”, un outil fonctionnel à partir duquel des nouvelles modalités d’échange éducatif peuvent être conçues. Le “silence” qui donne son nom à ce réseau d’académiciens et étudiants perd ainsi sa connotation passive, devenant synonyme d’ouverture, une ouverture aux autres et au monde, qui doit précéder l’action et la prise de parole *.


Par sa nature même itinérante, cette plateforme est soutenue depuis sa création par des institutions artistiques internationales : en 2012, elle s’installe à la Tate Modern de Londres, dans le cadre de la résidence que l’artiste Ahmet Ögüt y réalise avec le soutien de la Delfina Foundation. Pendant un mois, The Silent University propose dans deux salles mises à disposition par l’institution des ressources éducatives, (essais, ouvrages, films) des oeuvres vidéo ou audio portant sur les thématiques abordées et des silent courses, dispensés par ses professeurs et portant sur des sujets aussi divers que les systèmes éducatifs alternatifs, la problématique de la migration et les différentes politiques qu’elle engendre, mais également des cours de calligraphie arabe ou de santé.


En s’associant à des institutions artistiques, les coordonnateurs de cette plateforme, responsables de son implantation dans des villes telles que Stockholme (Suède, en collaboration avec le centre d’art contemporain Tensta Konsthall), Mülheim (Allemagne, à l’initiative du festival théâtral Impulse) ou Ammam (Jordanie, en collaboration avec le programme éducatif expérimental Spring Sessions), reconnaissent que ces dernières représentent des interlocuteurs privilégiés pour la mise en place d’initiatives éducatives expérimentales, interdisciplinaires et collaboratives. En s’insérant dans ces contextes de diffusion, le projet The Silent University, gagnant de l’édition inaugurale du Visible Award en 2013, semble également suggérer que la production, la distribution et la réception de connaissances peuvent être conçues en elles-mêmes comme des pratiques artistiques à part entière.


* Je paraphrase ici le propos formulé par Francesco Ponzo, consulant académique de The Silent University, dans son essai “Performing Silence”, rédigé dans le cadre de la publication The Silent University. A Reader. 2012. The Silent University, Tate Modern et Delfina Foundation.



Virna Gvero