Université, art et hospitalité : The Douglas Hyde Gallery, Dublin

La riche personnalité de Douglas Hyde fait de cet homme le défenseur d’une certaine transdisciplinarité précoce au milieu du XXe siècle. Poète, écrivain, professeur de lettres et premier président que l’Irlande moderne ait connu, il réalise ses études à l’université de Trinity College Dublin, avant d’y être nommé par la suite et d’œuvrer pour la rencontre des études classiques, de lettres et d’art.


A l’image de ce poète président, de ce personnage hybride, la galerie éponyme ouvre ses portes en 1978. Elle a été fondée par The Arts Council et l’université Trinity College Dublin. C’est la première galerie d’art contemporain financée par des fonds publics en Irlande. Installée dans le Arts Building de Trinity College Dublin, elle est idéalement située à la rencontre de la ville et du campus. Le comité est composé de membres de l’université, du Arts Council, d’artistes, de critiques et de journalistes ; une composition hétéroclite qui accentue la diversité des intentions et la volonté de créer un modèle nouveau, basée sur un système collégial. Georgina Jackson en est l’actuelle directrice artistique.


1. Paul Graham, a shimmer of possibility, Gallery 1, Juillet 2012. Courtesy de l’artist and Anthony Reynolds Gallery, London.


En prés de quarante ans d’activités, la galerie a su promouvoir à la fois des artistes confirmés de renommée internationale invités pour la première fois en Irlande (Marlene Dumas, Anselm Kiefer ou Paul Graham – [image 1]) mais aussi des artistes irlandais leur offrant leurs premières expositions majeures (notamment Kathy Prendergast, James Coleman ou Eva Rotschild – [image 2]). La Douglas Hyde Gallery est divisée en deux espaces. Le premier réalisé dans une architecture brutaliste des années 1970 où des structures de bétons angulaires juxtaposent un grand espace de respiration ; l’autre, plus intimiste, donne lieu à un environnement méditatif.


Une programmation corollaire accompagne les différentes expositions de la Douglas Hyde Gallery. Discussions, événements pluridisciplinaires, projections de films, concerts et publications lui permettent de déployer ses activités au sein du campus et au-delà, dans la ville. Différentes initiatives originales méritent un regard particulier. Allant au-delà du simple espace de monstration, la Douglas Hyde Gallery endosse le rôle de commanditaire et s’occupe de la production des œuvres. Depuis 2018, le programme The Artist’s Eye propose à un artiste d’investir le deuxième espace et d’engager une réflexion artistique sur l’exposition en cours : un questionnement par et pour les acteurs de ce lieu qui permet de donner vie à une multiplicité de voix.


L’implantation de la Douglas Hyde Gallery au cœur du campus d’une des plus prestigieuses universités irlandaises met en lumière les problématiques fécondes entre art, université, et recherche. Comment prendre en considération les étudiants, premier public et hôte de la galerie, dans l’organisation même du lieu ?


Le « Student Forum » est un groupe d’étudiants et de jeunes diplômés qui s’engagent aux côtés de la Douglas Hyde Gallery de plusieurs manières sur une période d’un an grâce à des visites guidées, groupe de lectures, discussions, voyages, séjours, déplacements. Ce programme permet un échange continu, un réel vase communiquant entre l’enseignement, la recherche de ces étudiants et les problématiques abordées par les artistes. Les étudiants choisis peuvent déposer autour d’une même table de discussion leurs questions sur des sujets tels que la scénographie, le commissariat, la production. Une passerelle réelle est construite, imaginée, entre conception de projet - « Art » - et recherches – « Université ». Les élèves font également partie de l’équipe opérationnelle, ce qui leur permet de recevoir une formation vers le monde professionnel et leur offre une perspective différente sur les pratiques artistiques contemporaines.


Les actions s’étendent au-delà du white cube de la galerie grâce à l’organisation de conférences, de séminaires, de performances, de projections dans l’enceinte de l’université. A titre d’exemple, au cours de l’exposition « back of beyond » de l’artiste Brendan Earley, certaines œuvres ont dialogué avec les ouvrages du département géographie de la Freeman Library. Cette juxtaposition permettait ainsi de mettre en lumière les explorations territoriales de l’artiste [image 3]. L’artiste iranien Abbas Akhavan quant à lui a imaginé plusieurs visites du département botanique tout au long de son exposition « variations on a garden », définissant ainsi un parcours au-delà des murs de la galerie.


La Douglas Hyde Gallery est un exemple inédit de dialogue entre étudiants, artistes, équipe de programmation. L’université se fait hôte de cet espace de création artistique et tour à tour la galerie reçoit, invite. Il est avant tout question d’invitation. Pour que nous puissions parler d’hospitalité, il faut pouvoir avoir un hôte (invitant) et un hôte (invité) : un échange, un partage, un mouvement. En français, guest et host sont un seul et même mot, et c’est peut-être cette similarité qui est au cœur de cette initiative. Il n’y a pas d’hospitalité sans considérer l’autre.


« Pas d’hospitalité. Nous allons. Nous nous déplaçons : de transgression en transgression mais aussi de digression en digression. […] Où mènent ces étranges procès d’hospitalité ? Ces seuils interminables, infranchissables donc, et ces apories ? » (Jacques Derrida, De l’hospitalité).


Jacques Derrida nous invite à franchir des seuils. Ce « pas » de côté, c’est peut-être celui que les initiatives artistiques engagent avec l’université, dialoguant avec leur environnement. La création d’espaces de réflexions partagés grâce à l’implantation de la Douglas Hyde Gallery au sein même de l’université nous invite à repenser le terme d’« hospitalité » et à imaginer d’autres positionnements, géographiques et intellectuelles, d’initiatives artistiques en lien direct avec l’enseignement supérieur.


2. Brendan Earley, River Return (2016), bois, peinture émaillée, 148,5 x 2 x 2 cm. Exposé à la Freeman Library. Photo. Denis Mortell



3. Eva Rothschild, The Paradise [38], Gallery 2, November 2012


Sacha Guedj Cohen


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